À la recherche du temps perdu — Ce que signifie « une pièce pour la vie »


Une pièce pour la vie.
Une expression que l'on emploie aussi lorsqu'on se décide à un achat important.
On se demande alors si le prix et la valeur de l'objet sont en équilibre. Il arrive que cette équation ne tienne tout simplement pas.
Le passage du temps. Les souvenirs. L'histoire.
Le tsumugi que je travaille. Une beauté rustique, différente de celle du yuzen.
Pendant la morte-saison agricole, on filait les cocons trop imparfaits pour être vendus, et l'on portait le résultat comme son propre vêtement. Un vêtement humble mais robuste, doté d'une volonté propre. Certains tsumugi sont si résistants qu'il faut en changer la doublure encore et encore.
Un tissage dense, capable de résister aux travaux agricoles les plus rudes. Le passage du temps confère à ces tissus leur valeur. Un textile né de la nature, façonné au fil des années par la main de l'homme, devient un souvenir, et acquiert une valeur qui n'a plus rien à voir avec son prix.
Yanagi Muneyoshi appelait cela « le beau de l'usage ».
Une beauté qui ne s'accomplit véritablement que par l'usage. Les objets du quotidien gagnent en caractère à mesure qu'on les use. C'est le cœur même de la pensée du mingei.
Ce n'est pas une sensibilité propre au Japon. L'anthropologue Igor Kopytoff appelait cela la « singularisation ». L'argenterie d'une grand-mère, une bague transmise de génération en génération. À chaque usage, à chaque transmission, ces objets cessent d'être de « simples choses » dotées d'un prix de marché, pour devenir des objets uniques, sans prix.
Le kimono est le vêtement qui rend cette singularisation la plus concrètement possible.
Parce qu'il est cousu main, il peut être retaillé. Parce qu'il est coupé en ligne droite, on peut le découdre pour retrouver la pièce de tissu, et le refaire à une nouvelle taille. C'est là une valeur ajoutée par la main de l'homme, qui dépasse la valeur du tissu lui-même.
J'ai déjà raconté, dans un article intitulé Fabric of Time, l'histoire de mon propre kimono de Shichi-Go-San. Ce kimono blanc, orné de papillons, fut plus tard reteint d'un violet profond. Seul le motif du papillon a traversé, intact, jusqu'à cette nouvelle vie.
Un kimono porté à sept ans, que l'on peut encore porter passé soixante ans. C'est là que la singularisation advient, le plus silencieusement, et le plus sûrement.
Une histoire que l'on peut encore porter, cent ans plus tard.
Et c'est pour cela que le tsumugi, lui aussi, attend son prochain gardien.

You may never wear a kimono. But you can wear the art of Wasai.
On ne porte pas forcément un kimono. Mais on peut porter l'art du Wasai.
— PASSIONEER



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